En 2021, les Millavois étaient appelés à se prononcer sur la rénovation de leur cinéma. Montant annoncé : 350 000 euros. Cinq ans plus tard, il n’est plus question de rénover les salles existantes, mais de construire un nouvel équipement dont les dépenses identifiables dépassent désormais 6,3 millions d’euros hors taxes.
Le futur cinéma aura quatre salles. Comme aujourd’hui. Il comptera environ 550 fauteuils. L’actuel en possède 556.
Alors, comment passe-t-on d’une rénovation relativement modeste à un investissement près de vingt fois supérieur, sans augmenter réellement la capacité du cinéma ?
La question mérite mieux qu’un affrontement entre ceux qui seraient « pour la culture » et ceux qui voudraient compter les sous. Car le sujet n’est pas de savoir si Millau mérite un cinéma moderne. Le véritable enjeu est ailleurs : le projet actuel est-il proportionné aux besoins du territoire et ses hypothèses économiques justifient-elles l’investissement demandé à la collectivité ?
L’enquête apporte quelques réponses. Et soulève surtout plusieurs questions qui, pour l’instant, restent sans réponse publique satisfaisante.
En 2021, les habitants avaient voté pour une rénovation
Il faut commencer par revenir au point de départ.
Lors de la votation citoyenne organisée en 2021 par la Ville de Millau, l’un des projets proposés aux habitants s’intitulait « Le cinéma rénové ».
Le document municipal était assez précis : les salles devaient rester à leur emplacement actuel, en centre-ville. Les interventions prévoyaient notamment l’amélioration de la ventilation, du confort thermique, de l’accessibilité, de la façade et des espaces d’accueil.
Coût annoncé : 350 000 euros.
Le projet recueille 1 616 voix et arrive troisième.
On peut donc affirmer que les Millavois ont manifesté un véritable intérêt pour l’amélioration de leur cinéma.
En revanche, prétendre qu’ils auraient approuvé le projet aujourd’hui engagé serait aller beaucoup trop loin.
Ils n’ont pas voté pour un nouveau bâtiment.
Ils n’ont pas voté pour un investissement supérieur à six millions d’euros.
Ils ont voté pour une rénovation sur place à 350 000 euros.
Entre les deux, quelque chose a changé. Et pas seulement le prix du béton.
De la rénovation au nouveau cinéma de l’Ayrolle
Au fil des études, la municipalité abandonne progressivement l’idée d’une rénovation lourde du cinéma actuel, rue de la Pépinière.
Un argument important explique ce changement : la Ville ne possède pas les murs de l’établissement actuel.
Elle possède le fonds de commerce, mais exploite les salles dans le cadre d’un bail. Or le bâtiment présente de véritables contraintes : ventilation insuffisante, problèmes de confort thermique, accessibilité complexe, espaces d’accueil limités.
Selon la Ville, les seuls travaux relatifs à la ventilation et au confort thermique pourraient dépasser un million d’euros.
Investir massivement de l’argent public dans un bâtiment privé, tout en restant confronté à certaines contraintes architecturales, n’est évidemment pas une solution parfaite.
C’est là que le projet de l’ancien EHPAD de l’Ayrolle apparaît.
La friche, située au 16 boulevard de l’Ayrolle, doit être reconvertie. Une partie accueillera des logements réalisés par Cogedim. L’autre doit recevoir le nouveau cinéma municipal.
En avril 2025, le projet est présenté avec quatre salles, environ 500 places et une enveloppe prévisionnelle de 4,2 millions d’euros hors taxes pour les travaux.
Un an plus tard, le compteur a déjà tourné.
Plus de 6,3 millions d’euros identifiables
En juin 2026, le projet architectural retenu prévoit désormais environ 550 fauteuils, répartis dans quatre salles.
L’enveloppe consacrée aux travaux et aux équipements de projection atteint 5,5 millions d’euros hors taxes.
À cela s’ajoute le marché de maîtrise d’œuvre attribué au groupement Peytavin-Claveau de Lima : 817 850 euros.
Soit, à ce stade, au minimum :
6 317 850 euros hors taxes.
Ce chiffre ne constitue même pas nécessairement le coût total définitif de l’opération. Il additionne simplement les deux masses financières aujourd’hui clairement identifiables.
Plus préoccupant : entre avril 2025 et juin 2026, l’enveloppe consacrée aux travaux est passée de 4,2 à 5,5 millions d’euros.
Une augmentation de 1,3 million d’euros, soit environ 31 %, alors que le chantier du cinéma n’a pas encore commencé.
C’est peut-être là que le débat public devrait commencer.
Non pas en demandant si la culture est « rentable » — question généralement aussi subtile que de mesurer la valeur d’un arbre au prix de ses planches — mais en demandant jusqu’où une collectivité peut laisser évoluer un projet sans réexaminer sérieusement son rapport coût-bénéfice.
Quatre salles aujourd’hui. Quatre salles demain.
Autre donnée intéressante : contrairement à ce que pourrait laisser penser l’importance de l’investissement, Millau ne construit pas un gigantesque multiplexe.
L’actuel cinéma possède :
- quatre salles ;
- 556 fauteuils.
Le futur cinéma doit posséder :
- quatre salles ;
- environ 550 fauteuils.
En capacité brute, il n’y aura donc pratiquement aucune augmentation.
On pourrait même s’amuser à constater que six fauteuils se sont égarés dans les six millions d’euros. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel.
Car le projet n’est pas destiné à accueillir davantage de spectateurs simultanément.
Son intérêt annoncé repose sur autre chose : meilleur confort, meilleure accessibilité, meilleure performance énergétique, espaces de médiation plus adaptés, bâtiment moderne et, surtout, équipement appartenant enfin à la collectivité.
Ces avantages existent.
La question est de savoir s’ils valent plus de six millions d’euros.
Et, surtout, si les alternatives ont réellement été étudiées avec la même précision.
Le grand pari des 120 000 à 135 000 entrées
Pour justifier le projet, la Ville s’appuie notamment sur deux études réalisées en 2024 par le cabinet spécialisé Ciné Conseil.
Selon celles-ci, le cinéma de Millau pourrait s’appuyer sur une zone d’influence d’environ 41 000 habitants, situés à une trentaine de minutes.
Sur ce point, l’estimation n’a rien d’extravagant.
L’INSEE recense près de 39 500 habitants dans le bassin de vie de Millau. Le chiffre avancé par Ciné Conseil semble donc cohérent avec la réalité territoriale.
Là où les choses deviennent plus intéressantes, c’est lorsque l’étude estime le potentiel du futur cinéma à 120 000 à 135 000 entrées annuelles.
En 2024, le cinéma a enregistré environ 87 000 entrées payantes.
En 2025, selon la presse professionnelle, la fréquentation aurait chuté autour de 68 000 entrées.
Pour atteindre l’objectif annoncé, le futur cinéma devrait donc augmenter sa fréquentation d’environ 38 à 55 % par rapport à 2024.
Et si l’on prend 2025 comme référence, il faudrait quasiment la doubler dans l’hypothèse haute.
Impossible ?
Non.
Ambitieux ?
Certainement.
Une étude décisive… mais difficile à examiner
Le problème n’est pas qu’un cabinet spécialisé produise des projections ambitieuses.
C’est précisément son travail.
Le problème est que l’étude détaillée permettant de comprendre comment Ciné Conseil aboutit à ces 120 000 ou 135 000 entrées n’est pas facilement accessible dans les documents publics consultés.
Quels sont les scénarios retenus ?
Quelle fréquentation touristique est intégrée ?
Combien de séances supplémentaires ?
Quelle évolution du prix moyen ?
Quel taux de captation du bassin de vie ?
Quels effets sont attribués au confort du nouveau bâtiment ?
Existe-t-il un scénario pessimiste à 80 000 ou 90 000 entrées ?
Et que se passe-t-il financièrement si celui-ci se réalise ?
Nous connaissons donc la conclusion de l’étude.
Pas suffisamment les rouages qui la produisent.
Pour un projet représentant plusieurs millions d’euros d’investissement public, ce n’est pas un détail.
Non, les cinémas ne sont pas forcément condamnés
Il serait cependant trop facile de construire la critique sur l’idée que les salles obscures appartiendraient au passé.
Les chiffres ne permettent pas une conclusion aussi simple.
L’année 2025 a certes été mauvaise pour la fréquentation française, avec environ 157 millions d’entrées, en baisse de 13,6 %.
Mais les sept premiers mois de 2026 montrent un net rebond, supérieur à 20 % par rapport à la même période de l’année précédente.
Le cinéma traverse une période profondément instable, confronté aux plateformes, à la transformation des usages et à une offre de films elle-même irrégulière.
Mais il n’est pas mort.
Et Millau n’est pas non plus une ville où personne ne fréquente les salles.
Entre 70 000 et 90 000 entrées annuelles pour un bassin de vie d’environ 40 000 habitants témoignent déjà d’une activité culturelle réelle.
Le débat sérieux n’est donc pas :
« Pourquoi construire un cinéma alors que plus personne n’y va ? »
Cette affirmation serait fausse.
La bonne question est :
« Peut-on raisonnablement attendre d’un nouvel équipement qu’il fasse progresser durablement la fréquentation de 40, 50 voire 80 % ? »
Une implantation difficile à attaquer sur le plan urbain
Autre critique qui résiste mal aux faits : celle de l’artificialisation.
Le futur cinéma ne doit pas être construit dans une zone commerciale périphérique, sur un terrain agricole transformé en parking.
Il prendra place sur une friche urbaine déjà construite, en centre-ville.
Une partie patrimoniale de l’ancien EHPAD doit par ailleurs être conservée, tandis que le programme voisin introduira des logements.
Le projet est aussi soumis à une démarche Bâtiment Durable Occitanie et prévoit une amélioration importante des performances énergétiques.
Cela ne signifie pas que son bilan environnemental sera neutre.
Démolir et reconstruire consomme énormément de matériaux et d’énergie.
La comparaison véritablement intéressante serait donc celle-ci :
Quel est le bilan carbone d’une rénovation lourde du cinéma existant par rapport à celui de la construction du nouveau bâtiment ?
Là encore, aucune analyse comparative détaillée n’a pu être retrouvée publiquement.
Le vrai problème : les alternatives sont mal documentées
C’est probablement le point central.
La municipalité dispose de véritables arguments en faveur d’une reconstruction.
Le bâtiment actuel est contraint.
La Ville n’en possède pas les murs.
L’accessibilité est imparfaite.
Le confort thermique pose problème.
Un équipement neuf permettrait d’obtenir un outil culturel moderne dont la collectivité serait propriétaire pour plusieurs décennies.
Tout cela mérite d’être entendu.
Mais pour démontrer que le nouveau cinéma est réellement la meilleure solution, encore faudrait-il disposer d’une comparaison détaillée entre plusieurs scénarios :
- maintien de l’équipement actuel ;
- rénovation légère ;
- rénovation complète ;
- éventuelle acquisition de l’immeuble ;
- nouveau cinéma plus modeste ;
- projet actuel.
Avec, pour chacun :
- coût initial ;
- durée de vie ;
- consommation énergétique ;
- charges d’entretien ;
- impact environnemental ;
- fréquentation prévisible ;
- avantages et contraintes.
Une telle comparaison publique et consolidée n’a pas été retrouvée.
Or c’est elle qui permettrait au citoyen de répondre à la question fondamentale :
Pourquoi six millions plutôt qu’un ou deux ?
Un projet qui a changé de nature
Voilà peut-être le problème démocratique le plus intéressant de cette affaire.
En 2021, une proposition est soumise aux habitants.
Elle est claire :
Rénover le cinéma actuel pour 350 000 euros.
Le projet est soutenu par 1 616 personnes.
Quelques années plus tard, le même besoin culturel débouche sur une solution radicalement différente :
Construire un nouvel équipement dépassant désormais six millions d’euros identifiables.
Il ne s’agit pas d’accuser quiconque d’avoir trompé les électeurs.
Les circonstances peuvent changer.
Les diagnostics peuvent révéler des contraintes nouvelles.
Un projet public peut légitimement évoluer.
Mais il existe un moment où l’évolution devient changement de nature.
Et lorsque le coût est multiplié presque par vingt, la question mérite au minimum d’être reposée publiquement.
Non pour organiser un référendum sur chaque fenêtre ou chaque fauteuil.
Mais parce qu’entre réparer une maison et en construire une nouvelle, on ne parle plus exactement de la même décision.
Alors, ce cinéma est-il absurde ?
Après examen des données disponibles, la réponse est : non, pas au sens strict.
Plusieurs faits empêchent de soutenir honnêtement cette conclusion.
Millau possède un véritable public pour le cinéma.
L’établissement actuel présente de vraies limites.
La commune ne possède pas les murs.
Le futur bâtiment conservera une taille raisonnable.
Le site choisi est une friche de centre-ville.
Et disposer d’un équipement accessible, économe en énergie et durablement propriété de la collectivité peut constituer un investissement culturel parfaitement défendable.
Mais cela ne signifie pas que le projet actuel soit démontré comme le meilleur choix.
Son coût a fortement augmenté.
La capacité n’augmentera pas.
La croissance de fréquentation espérée est ambitieuse.
Les études économiques détaillées ne sont pas facilement accessibles.
Et aucune comparaison publique suffisamment exhaustive entre rénovation et reconstruction ne permet aujourd’hui de comprendre pourquoi l’option dépassant six millions d’euros serait incontestablement préférable.
Le futur cinéma de Millau n’est donc peut-être pas un projet absurde.
C’est un pari.
Un pari culturel, économique et patrimonial dont le risque est essentiellement porté par la puissance publique pour le bâtiment, tandis que l’exploitation sera confiée à un opérateur privé dans le cadre d’une concession.
Et lorsqu’une collectivité engage plusieurs millions d’euros, le citoyen est parfaitement fondé à demander autre chose qu’une belle perspective architecturale.
Il peut demander les hypothèses.
Les alternatives.
Les coûts complets.
Les scénarios pessimistes.
Et les études qui ont conduit à choisir cette solution plutôt qu’une autre.
Ce n’est pas être hostile au cinéma.
C’est simplement considérer qu’aimer la culture n’oblige pas à éteindre la lumière au moment de regarder les comptes.
Sources principales
- Ville de Millau — Votation citoyenne 2021 : « Le cinéma rénové »
- Ville de Millau — Résultats de la votation citoyenne 2021
- Ville de Millau — Le futur du cinéma se précise, avril 2025
- Ville de Millau — Cinéma de Millau : les images du projet, juin 2026
- Ville de Millau — Projet de reconversion de l’Ayrolle
- INSEE — Données démographiques de Millau
- INSEE — Bassin de vie de Millau
- CNC — Fréquentation cinématographique
- Boxoffice Pro — L’actuel cinéma de Millau et le futur établissement
- Occitanie Films — Caractéristiques des cinémas de Millau
