Le débat sur la géo-ingénierie est souvent enfermé dans une alternative commode : soit tout relèverait du fantasme complotiste, soit chaque sécheresse, tempête ou anomalie climatique serait la conséquence d’une manipulation volontaire. Invité de Géopolitique Profonde le 18 août 2026, Pierre-Antoine Plaquevent propose une lecture beaucoup plus vaste. Et, disons-le, beaucoup plus dérangeante.
Car la géo-ingénierie ne constitue finalement que la porte d’entrée de son propos.
Au fil d’un entretien d’environ une heure, il passe des techniques de modification météorologique à la gouvernance mondiale, de la technocratie au déclin européen, puis du politique au religieux. Son idée centrale est qu’il serait impossible de comprendre notre époque en observant séparément ses différentes crises.
Climat, technologie, géopolitique, démographie, transhumanisme, écologie, religion, guerre de l’information : pour Plaquevent, tout cela compose désormais un même champ de bataille.
Et pour l’analyser, la géopolitique classique ne suffirait plus.
Géo-ingénierie : sortir du faux débat entre fantasme et déni
L’entretien commence par un sujet particulièrement inflammable : la manipulation du climat.
Pierre-Antoine Plaquevent rappelle que certaines techniques de modification météorologique existent depuis longtemps et que leur usage militaire appartient également à l’histoire. Il évoque notamment l’ensemencement des nuages, les expérimentations réalisées pendant la guerre du Vietnam et l’adoption, dans les années 1970, d’une convention internationale interdisant l’utilisation hostile de techniques de modification de l’environnement.
Son raisonnement est simple : puisque certaines technologies existent et que des responsables politiques, militaires ou scientifiques les évoquent ouvertement, les rejeter en bloc au motif qu’elles seraient « complotistes » n’a guère de sens.
Mais il met également en garde contre l’excès inverse.
Selon lui, imaginer qu’il suffirait d’appuyer sur un bouton — HAARP servant souvent de deus ex machina universel — pour déclencher à volonté une canicule sur la France ou un cyclone sur une région donnée relève d’une vision beaucoup trop simpliste.
Son hypothèse est plutôt celle d’un ensemble de technologies susceptibles d’agir localement sur certains paramètres météorologiques : ensemencement des nuages, dispositifs électromagnétiques, systèmes satellitaires ou réflecteurs orbitaux.
À partir de là, Plaquevent distingue une question légitime d’une affirmation beaucoup plus difficile à démontrer : le fait qu’une technologie existe ne prouve évidemment pas qu’un événement météorologique particulier ait été provoqué volontairement.
C’est précisément dans cet espace gris que prospèrent à la fois les fantasmes et les dénis.
Le climat comme instrument politique
Mais Plaquevent déplace rapidement la question.
Selon lui, l’enjeu majeur n’est pas seulement de savoir si l’être humain peut modifier ponctuellement la météo. Il réside également dans l’utilisation politique du climat.
Il considère que les phénomènes climatiques sont désormais intégrés à un récit global dans lequel l’activité humaine devient la cause première d’une menace planétaire nécessitant, en retour, des réponses planétaires.
Et c’est ici que son analyse rejoint sa critique plus générale du mondialisme.
Pour Plaquevent, le raisonnement fonctionne toujours selon une mécanique comparable : à un problème présenté comme global doit correspondre une autorité capable d’agir globalement.
Le climat n’est donc plus seulement une question scientifique ou environnementale. Il devient une question de gouvernance.
Derrière les politiques de réduction des émissions, les objectifs de neutralité carbone ou les horizons 2030 et 2050, il voit ainsi se dessiner un projet beaucoup plus large de transformation économique, sociale et politique.
On peut évidemment discuter cette interprétation. Mais elle conduit à une question qui mérite d’être posée indépendamment de la réponse que lui apporte Plaquevent : jusqu’où sommes-nous prêts à transférer du pouvoir politique au nom de la gestion d’un risque mondial ?
Voilà peut-être le véritable sujet.
Penser les crises ensemble plutôt que séparément
C’est à cet endroit que l’entretien change progressivement de dimension.
Pour Plaquevent, notre faiblesse collective vient de notre tendance à analyser chaque événement dans une boîte différente.
- Le climat serait une affaire d’écologistes.
- La guerre, une affaire de militaires.
- L’économie, une affaire d’économistes.
- La technologie, une affaire d’ingénieurs.
- La religion, une affaire privée.
- La démographie, une affaire de statisticiens.
Et ainsi de suite.
Or les acteurs du pouvoir, affirme-t-il, ne penseraient précisément pas ainsi. Ils disposeraient de visions du monde globales dans lesquelles économie, technologie, stratégie, anthropologie et politique s’articulent.
Face à eux, une opposition qui ne ferait que réagir événement après événement resterait toujours en retard d’une guerre.
C’est probablement l’une des idées les plus intéressantes de cet entretien.
Car indépendamment des conclusions de Plaquevent, notre époque ressemble effectivement à une immense fragmentation : une avalanche d’informations nous arrive quotidiennement sans que nous disposions toujours d’un cadre permettant de les relier.
Nous connaissons les arbres jusque dans le détail de leurs feuilles, mais nous avons parfois oublié qu’il existait une forêt.
Plaquevent appelle donc à retrouver une vision systémique.
Non pas nécessairement pour croire que tout serait organisé depuis une salle secrète où quelques vieillards caressent un chat persan devant une carte du monde — ce serait presque rassurant tant le scénario serait simple — mais pour comprendre que les différents pouvoirs possèdent des doctrines, des intérêts et des représentations du monde qui orientent leurs décisions.
L’Europe, civilisation sans doctrine ?
Dans cette recomposition mondiale, Pierre-Antoine Plaquevent considère l’Europe occidentale comme le maillon faible.
La Chine possède sa propre vision politique et civilisationnelle.
La Russie tente d’en reconstruire une.
L’Iran articule explicitement politique et religion.
La Turquie redécouvre une profondeur néo-ottomane.
L’Inde remet en avant ses références civilisationnelles.
Aux États-Unis eux-mêmes, une partie de la droite technologique et politique élabore une nouvelle doctrine mêlant puissance, technologie, identité et parfois références religieuses.
Et l’Europe ?
Pour Plaquevent, elle ne sait plus très bien ce qu’elle est.
Elle possède des institutions, des normes, une monnaie, des règlements et un gigantesque appareil administratif. Mais elle ne disposerait plus d’une véritable vision civilisationnelle autonome.
Il parle ainsi d’un « déclin dirigé », considérant que les élites européennes administrent davantage l’affaiblissement du continent qu’elles ne cherchent à lui restituer une puissance politique indépendante.
Là encore, la thèse est radicale.
Mais la question demeure : une civilisation peut-elle durablement exister si elle ne sait plus expliquer ce qu’elle souhaite conserver, transmettre et devenir ?
De la géopolitique à la « hiéropolitique »
C’est pour répondre à cette question que Plaquevent développe le concept qui constitue probablement le véritable cœur de l’entretien : la hiéropolitique.
La géopolitique classique observe principalement les rapports de force dans l’espace : territoires, frontières, ressources, populations, routes commerciales, puissance militaire.
Plaquevent propose d’y ajouter une dimension verticale : celle du sacré.
Il parle alors de « réalisme spirituel ».
Son constat est que le religieux, que l’Occident moderne croyait avoir relégué dans les coulisses de l’Histoire, revient partout par la grande porte.
- En Russie, les références religieuses et eschatologiques réapparaissent dans le discours politique.
- En Israël, certaines branches du sionisme religieux inscrivent leur projet politique dans une vision biblique.
- En Iran, le chiisme demeure inséparable de l’organisation du pouvoir.
- En Inde, la civilisation hindoue redevient un élément politique central.
- Même la technosphère américaine voit émerger des entrepreneurs et intellectuels mobilisant des références théologiques ou eschatologiques.
Le monde ne serait donc pas devenu moins religieux.
Il aurait simplement changé de religions.
Les sociétés modernes produisent-elles leurs propres religions ?
C’est ici que Plaquevent formule une proposition particulièrement stimulante : les sociétés occidentales qui se proclament séculières n’auraient pas supprimé le besoin de sacré.
Elles l’auraient déplacé.
Certaines idéologies politiques fonctionneraient ainsi comme des religions de substitution.
Elles possèdent leurs dogmes, leurs interdits, leurs rites, leurs figures du mal, leurs promesses de salut et parfois même leurs hérésies.
Plaquevent applique notamment cette grille de lecture à l’écologisme, qu’il distingue implicitement de la simple volonté de protéger la nature.
Dans cette perspective, trier ses déchets ou préserver une forêt ne constitue évidemment pas en soi un problème. Ce sont même des gestes parfaitement raisonnables.
La mutation apparaît lorsqu’une pratique cesse d’être discutée comme un choix politique ou écologique et devient moralement sacrée, échappant progressivement au débat.
Le raisonnement peut être appliqué à bien d’autres domaines.
Nos sociétés qui prétendent avoir chassé les dieux pourraient ainsi avoir simplement repeint leurs statues.
L’homme ne vit pas seulement de matière
Derrière cette réflexion politique apparaît finalement une interrogation anthropologique.
Qu’est-ce qu’un être humain ?
Si l’homme n’est qu’un consommateur rationnel cherchant à maximiser son confort, alors la politique peut être réduite à l’administration des besoins matériels.
Mais si l’être humain a également besoin d’identité, de récit, de transmission, de symboles, de sens et de transcendance, alors toute organisation politique qui ignore ces dimensions laisse nécessairement un vide.
Et un vide finit toujours par être occupé.
Pour Plaquevent, c’est précisément ce que les différentes puissances contemporaines ont compris.
Une société ne se gouverne pas seulement avec des chiffres.
Elle se gouverne également avec des récits.
La bataille politique devient donc aussi une guerre des représentations du monde.
La bataille des récits
Vers la fin de l’entretien, Plaquevent revient justement sur cette dimension.
Le contrôle politique ne consiste pas uniquement à contrôler des institutions. Il consiste aussi à déterminer les catégories avec lesquelles une population interprète le réel.
- Qui désigne les menaces ?
- Qui choisit les mots ?
- Qui définit ce qui peut être discuté et ce qui devient moralement infréquentable ?
- Qui fournit le récit dans lequel les événements viennent ensuite prendre place ?
Pour lui, la guerre de l’information est donc fondamentale.
Mais il insiste sur un point essentiel : disposer d’une information alternative ne suffit pas.
Encore faut-il disposer d’une architecture intellectuelle capable de l’organiser.
Sinon, nous remplaçons simplement un récit automatique par son négatif photographique : si le système dit blanc, nous disons noir ; s’il dit noir, nous répondons blanc.
Ce n’est pas penser.
C’est encore laisser l’adversaire choisir la question.
La véritable autonomie intellectuelle consiste peut-être précisément à sortir de cette mécanique.
Une fin d’entretien beaucoup plus polémique
Dans sa dernière partie, la discussion aborde l’euthanasie, le sionisme religieux et les stratégies politiques d’une partie de la droite occidentale.
Plaquevent y développe une critique très sévère de ce qu’il considère comme l’alignement d’une droite conservatrice européenne et américaine sur le sionisme millénariste. Il estime que cette alliance enferme les oppositions occidentales dans une fausse alternative entre mondialisme progressiste d’un côté et bloc conservateur pro-israélien de l’autre.
Ces développements comptent parmi les passages les plus polémiques de l’entretien et certaines généralisations mériteraient naturellement un examen historique et factuel distinct.
Mais derrière ces formulations apparaît à nouveau son idée directrice : refuser les alternatives politiques préparées par d’autres et reconstruire une capacité autonome de penser.
C’est probablement là que l’entretien retrouve son unité.
Retrouver une boussole
On peut être en désaccord avec Pierre-Antoine Plaquevent sur beaucoup de choses.
- Sur son interprétation du changement climatique.
- Sur l’étendue réelle des capacités de la géo-ingénierie.
- Sur sa lecture du mondialisme.
- Sur son interprétation de l’histoire européenne ou du sionisme.
- Sur la place qu’il accorde au christianisme.
Mais réduire cet entretien à quelques affirmations spectaculaires manquerait ce qui constitue son véritable intérêt.
Plaquevent pose une question beaucoup plus profonde :
Avec quelle vision du monde regardons-nous le monde ?
Car nous pouvons accumuler une quantité presque infinie d’informations sans jamais comprendre ce qui les relie.
Nous pouvons connaître chaque événement et rester aveugles au mouvement général.
À l’heure où politique, technologie, guerre, écologie, économie et spiritualité semblent se mêler toujours davantage, cette question mérite au moins d’être entendue.
La réponse de Pierre-Antoine Plaquevent est la hiéropolitique : réintroduire le sacré et la dimension spirituelle dans l’analyse des rapports de puissance.
On peut accepter cette proposition, la rejeter ou la discuter.
Mais elle possède un mérite devenu rare : elle nous oblige à sortir des cases.
Et peut-être est-ce précisément ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui : non pas une nouvelle vérité prête à consommer, mais une boussole suffisamment solide pour continuer à marcher lorsque les panneaux indicateurs commencent tous à pointer dans des directions différentes.
Source : intervention de Pierre-Antoine Plaquevent dans la matinale de Géopolitique Profonde du 18 août 2026. Entretien à partir de 35 min 25 s.
